english03Avec le référendum au Soudan en toile de fond, Nnimmo Bassey retrace les événements de la Guerre civile de 1967 au Nigéria, ce qui est en jeu pour le Sud du Soudan et le rôle du pétrole dans cette région.

Alors que les Soudanais votent cette semaine pour demeurer une seule nation ou se séparer en deux, mon esprit revient sur la guerre civile du Nigéria qui éclata en 1967. Je me souviens que lorsque le Biafra fut proclamé, je sautai de joie à l’idée d’être soudain le citoyen d’un pays nouveau, sous un drapeau nouveau et avec un homme barbu à la tête de l’état. Ce que mon jeune esprit ne discernait pas, et ce sur quoi il ne s’interrogeait pas, c’étaient les véritables raisons de l’émergence de cette nouvelle nation. Quelles étaient les raisons annoncées et quelles étaient les raisons tacites ?

Avant même qu’il nous fut donné de savourer les changements engendrés par la sécession, les choses prirent une autre tournure. Les tambours de la guerre roulèrent et les balles commencèrent à siffler. Notre village fut traversé par des flots de réfugiés et peu après, nous prîmes également la fuite. Je me souviens des enfants affamés, des corps en décomposition sur le bas-côté et je peux encore entendre les cris des jeunes femmes capturées et mariées de force aux troupes saccageuses.

On assiste à de grandes mobilisations du peuple du Sud Soudan en faveur de la sécession et lorsque le résultat du référendum sera annoncé, il y a fort à parier que les ce résultat sera comme un rêve de puis longtemps annoncé.

Il y a de nombreuses raisons pour inciter le Sud à faire sécession. Les indices de développement du pays penchent sérieusement en défaveur de la région. Selon les enquêtes, 80 % des habitants du Sud Soudan n’ont pas le tout-à-l’égout.

Alors que 70 % des gens qui vivent dans les états du Khartoum, du Nil et d’Al Jazirah ont accès à l’eau courante, les habitants du Sud n’ont pour toute ressource en eau que des trous de forages et des puits rudimentaires. Ces derniers et les habitants de la région du Darfour sont, depuis l’installation d’un violent conflit armé qui a anéanti le secteur agricole, largement tributaires des aides humanitaires pour leur survie.

On reconnaîtra certainement que le pétrole est un des facteurs principaux des fortunes politiques du Nigéria. On peut polémiquer au nom des différences ethniques ou régionales, mais en profondeur, la lutte s’exerce pour le contrôle des ressources colossales en pétrole et en gaz et pour les revenus de la terre. La lutte pour le pouvoir a débuté au moment où, en 1966, un système d’état unitaire a été décrété et qui a depuis entaché le semblant de système fédéral que le pays continue de faire fonctionner.

Le pétrole est un facteur de la plus haute importance dans la situation politique actuelle du Soudan. Les activités d’exploration ont débuté dans les années 60 avec AGIP, l’entreprise pétrolière italienne, qui a trouvé du gaz naturel dans la mer Rouge. Le géant américain Chevron a ensuite pris le relais mais n’a jamais révélé ses découvertes, selon les enquêtes.

Même situation au Nigéria qu’au Soudan.

Par la suite, un grand nombre d’entreprises chinoises et asiatiques sont entrées dans le jeu et la production de pétrole débuta alors dans le bassin pétrolifère de Muglad, blocs 2 et 4. Le Soudan est divisé en 17 blocs de concessions pétrolières où SUDAPET, l’entreprise publique soudanaise, travaille en collaboration avec les différentes entreprises pétrolières asiatiques et européennes.

Un académicien soudanais rendait compte de la situation avec justesse lors d’une conférence d’OiIwatch Africa : « l’exploitation du pétrole soudanais s’est développée dans un contexte de guerre, de sanctions internationales et d’isolement politique. Elle s’est développée dans une période de demande massive en pétrole par des économies émergentes telles que l’Inde et la Chine, dans une période d’augmentation sans précédent des prix tant pour le pétrole que pour les ressources alimentaires et enfin dans une période de doute quant à l’utilisation des produits agricoles comme source de carburant vert. »

A l’instar du Nigéria, la production de pétrole représente 75 % des recettes en devises du Soudan. D’autres secteurs de production ont été, là encore, presque entièrement négligés. Avant l’exploitation du pétrole, 50 % des revenus du Soudan provenaient du secteur agricole ; cela représentait 95 % des exportations et employait un gros pourcentage de la main d’œuvre totale du pays.

Depuis que le pétrole est le facteur économique numéro un, et bien que la majeure partie provienne du Sud, la région n’a pas profité des développements. On en trouve une illustration dans le fait que la première raffinerie ait été placée à 70 km au nord de Khartoum. Des oléoducs de pétrole brut se déploient en direction du nord sur une distance totale de 5326 km.

Le fait est qu’en l’état actuel des infrastructures, le Sud ne peut exporter son pétrole qu’en passant par le Nord. De plus, alors que la date d’une éventuelle séparation approche, de nouveaux blocs d’exploitation transversaux entre le Nord et le Sud sont affectés.

Les entreprises pétrolières qui opèrent au Soudan sont exemptes d’impôts. Les contrats ont été négociés quand le prix du baril de pétrole était en dessous des 20 $. Bien évidemment, les entreprises qui y opéraient ne pouvaient pas espérer meilleur endroit pour une exploitation aventureuse et des marges de profit extrêmement élevées. En complément s’ajoute le fait que le régime de contrôle est presque inexistant et qu’il y est rarement organisé des vérifications de l’impact environnemental.

Sachant que le Soudan possède environ 5 milliards de barils de pétrole en réserve et exporte actuellement l’équivalent de milliards de dollars de pétrole chaque année, on peut s’imaginer qu’il est douloureux pour Khartoum de se séparer du Sud riche en brut. Environ 80 % du pétrole exporté au Soudan provient des états du Sud. Seulement 50 % des revenus cumulés par le pétrole reviennent au Sud, un facteur qui ravive indubitablement les braises qui couvent dans la région.

Alors que les Soudanais votent pour l’émergence d’une nouvelle nation du Sud, les plus désespérément pauvres et les traumatisés de la guerre et des cruautés vont caresser de grands rêves. Les enfants qui n’ont jamais vécu en temps de paix vont s’imaginer de merveilleuses possibilités offertes par le futur. Le pétrole a sans aucun doute graissé les rouages de l’exploitation, de l’oppression et de la guerre au Soudan. Il graisse aujourd’hui ceux de la séparation. Que va-t-il lubrifier demain ?

Il nous faut nous pencher sur ces questions. Mais demeure une plus grande question encore qui est celle de la fragmentation de l’Afrique. Alors que notre époque exige que le continent s’assemble et efface ces frontières arbitraires tracées par des aventuriers colonialistes, nous continuons à nous fractionner. Ce n’est certainement pas la seule manière d’éradiquer de piètres gouvernances parasitaires.