suedwind1Publié par Südwind Magazin en 07/2011 et traduit par Roxane Beucherie pour Le loup Translations.
Dans le sud du Tchad, l’électricité va aux pompes à pétrole… pas à la population.

Depuis 2003, le Tchad s’est lancé dans l’extraction du pétrole, une ressource qui a profondément transformé ce pays de la région du Sahel. Pourtant, malgré les prévisions de la Banque mondiale, elle n’a pas contribué à enrayer l’extrême pauvreté qui y sévit. En revanche, elle a renforcé le pouvoir du président Idriss Déby.

Ruedi Küng

A première vue, l’ordre règne à N’Djamena, la capitale tchadienne. De luxueuses berlines et des quatre-quatre climatisés circulent sur les rues larges et goudronnées. Des allées bordées d’arbres longent des immeubles fraîchement sortis de terre, des ministères, des bâtiments administratifs, des écoles, un hôpital. Les ronds-points sont fleuris et ornés de sculptures. Et pourtant il n’y a pas si longtemps, en 2008, des rebelles venus de la frontière soudanaise étaient entrés dans la ville et avaient sérieusement ébranlé le gouvernement. Les deux camps avaient sorti l’artillerie lourde sans se soucier de la sécurité des habitants. Mais aujourd’hui, plus une trace de cette « guerre éclair » qui a fait plus de 700 victimes, dont une majorité de civils. C’est à l’aide logistique de la France et à la supériorité de leur armement que les troupes du président Idriss Déby doivent leur victoire. Des armes achetées grâce à l’exportation du pétrole.

Depuis huit ans, ce petit état centrafricain commence à extraire du pétrole. Les premiers champs pétrolifères exploités se situent non loin du village de Doba, au sud-ouest du pays. Ainsi, l’exportation de l’or noir n’est possible que grâce à un oléoduc long de 1 070 km qui traverse le Cameroun jusqu’au Golfe de Guinée d’où le pétrole sera acheminé par bateau. Ce pipeline a nécessité 3,7 milliards de dollars, soit l’investissement le plus important réalisé en Afrique sub-saharienne à l’époque. C’est pourquoi l’entreprise chargée de l’exportation, Esso-Tchad, qui représente les intérêts des multinationales américaines Exxon-Mobil et Chevron-Texaco ainsi que de l’entreprise malaise Petronas, a tout fait pour obtenir le soutien de la Banque mondiale. Son concours devait nourrir la réputation internationale de l’investissement.

De son côté, la Banque mondiale souhaitait faire du « développement d’un pays pauvre grâce au pétrole » une réalité et ainsi prouver son engagement dans la lutte contre la pauvreté. Ce projet devait servir d’exemple pour les industries du secteur des ressources naturelles au niveau international. La « loi zéro zéro un », ou loi « 001″, entrée en vigueur en 1999 et élaborée spécialement à cette occasion, en constitue la base. Elle contraignait le gouvernement tchadien à utiliser une partie des revenus issus du pétrole pour couvrir les dépenses publiques comme l’éducation, la santé, les affaires sociales, le développement rural, les infrastructures, l’environnement et les ressources d’eau. La loi 001 prévoyait également qu’une petite partie de ces revenus profite directement aux habitants voisins des champs pétrolifères de Doba et qu’un fonds à destination des générations futures soit mis en place.

Invoquant les sentiments d’amour et de loyauté le liant à son peuple, le président Déby s’était engagé à la plus grande des transparences concernant la façon dont seraient employés les revenus provenant du pétrole. Il avait assuré de les faire contrôler par une commission dédiée et constituée de représentants de l’Etat et de la société civile. Cependant, la mission de cette « commission de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières » n’avait jamais été bien définie. En effet, la clé de répartition ne peut être utilisée que pour ce qu’on appelle des rentrées d’argent directes comme des dividendes ou des droits de licence. Les rentrées d’argent indirectes provenant des taxes, des impôts et des droits de douanes constituent la plus grande partie des revenus issus du pétrole et vont directement remplir les caisses de l’Etat en échappant au contrôle de la commission. Les revenus directs et indirects liés au pétrole représentent à eux deux plus de deux tiers des recettes totales de l’Etat tchadien.

Le Tchad, un pays tumultueux

Depuis l’indépendance proclamée en 1960, la rivalité entre le Nord du pays, d’influence arabo-musulmane et le Sud, empreint de culture africaine, est manifeste. En 1990, Idriss Déby Itno, originaire de l’Est du pays, renverse le dictateur Hissène Habré avec le soutien du régime sud-soudanais d’Omar al Bashir. Lorsque la rébellion du Darfour débute en 2003, les dissensions entre Déby et le président soudanais installé à Khartoum s’intensifient. En effet, en soutenant les rebelles du Darfour, al Bashir apporte son aide aux ennemis de Déby. Mais début 2010, les deux présidents trouvent enfin un terrain d’entente. Depuis, à en croire le ministère des Affaires étrangères, il n’existe plus de rébellion à proprement parler. Selon ses porte-parole, les rebelles auraient été amnistiés et réintégrés à la vie civile. Cependant, le bruit court parmi les journalistes locaux que les leaders de la rébellion auraient été « achetés » avec des postes convoités et l’argent du pétrole.

Avec 125 000 barils par jour en moyenne, la production pétrolière du Tchad est plutôt moyenne : le Nigéria en produit 15 fois plus. De plus, d’ici 25 ans, les réserves du Tchad seront épuisées. Cependant, l’exploitation pétrolière représente une manne colossale pour le pays. D’après Scott Miller, président d’Esso-Tchad, le gouvernement tchadien s’attendrait à enregistrer un bénéfice de 1,8 milliard de dollars au cours des 25 prochaines années. Mais en raison de l’augmentation fulgurante des prix du pétrole, le Tchad a déjà engrangé 6 milliards de dollars entre le début de l’activité pétrolière et l’année 2011 ! Pour sa part, le consortium a réalisé des revenus époustouflants : il empoche de 86 à 87,5 % du prix du baril. R.K.

La loi 001 n’a pas fait long feu. Le président Déby estimait que sa liberté à disposer des revenus provenant du pétrole était trop limitée, d’autant plus lorsqu’il a été défié par les rebelles et qu’il a eu besoin d’argent pour acheter des armes. En mai 2004, il a même échappé de peu à une tentative de putsch. En 2005, il a fait élaborer la loi 002 qui l’autorise à dépenser l’argent du pétrole à sa guise et notamment pour la « sécurité du pays ». L’entrée en vigueur de la loi 002 début 2006 n’a pas été du goût de la Banque mondiale, qui s’est finalement retirée définitivement du projet. La loi 002 ne laissait que peu de place au combat contre la pauvreté et à l’utilisation responsable des ressources pétrolières pour l’aide sociale.

Au sud de N’Djamena, le paysage est plat, la végétation rare. Les éleveurs de bovins du Nord mènent plus au sud leurs troupeaux de bœufs trapus aux cornes imposantes. En quête de points d’eau et de prairies où faire paître leurs bêtes, ils se heurtent à l’hostilité des cultivateurs sédentaires. Plus on progresse vers le Sud, plus le paysage se couvre de buissons, d’arbres et de palmiers. Et au milieu, une multitude de fermes. Une ligne à haute tension récemment installée mène à l’exploitation pétrolifère de Doba. L’ensemble du site est sous haute surveillance, ce qui cause bien des soucis à la population. En raison des centaines de sites d’extraction qui ont été installés entre temps, de plus en plus de villages, dits « enclavés », se retrouvent coupés de tout. Les fermiers sont souvent obligés d’effectuer de très longs détours pour accéder à leurs champs. Les habitants de la région rapportent aussi des arrestations arbitraires de la part de vigiles privés et des châtiments corporels proche de la torture à l’aide de glaçons. Les chefs locaux sont méprisés par les exploitants pétroliers. Selon un jeune homme que nous avons rencontré, c’est comme si une puissance ennemie avait décidé d’occuper leur territoire. Il regrette que les députés qu’ils ont élus pour les représenter au Parlement n’aient que faire de leur situation pourtant préoccupante et affirme que ces derniers ne se soucient que de leurs propres intérêts.

A Maikeri, l’un de ces « villages enclavés », plus de 60 enfants se pressent dans une hutte en paille qui abrite leur école. Le professeur partage son temps entre celle-ci et la case voisine, qui sert également d’école. Sur le tableau noir accroché au mur est écrite une règle de grammaire française complexe que l’un des écoliers lit à voix haute. Mais sa lecture est laborieuse et il ne comprend pas vraiment ce qu’elle signifie.

Le responsable administratif du district constate amèrement qu’en raison de l’activité d’extraction pétrolière, les habitants de la région ne peuvent plus cultiver suffisamment pour se nourrir. De plus, le stress qu’elle occasionne met en péril la structure sociale de la région.

Etabli à Doba, le cardinal Michel Russo dresse un bilan peu complaisant. Avec l’argent destiné au développement de Doba, on a construit selon lui des équipements totalement inutiles. Un stade de football est sorti de terre alors qu’il n’y a aucune équipe pour y jouer. Une école primaire a été bâtie, mais sans professeurs pour y enseigner. Un hôpital a été financé mais demeure désert car le personnel y fait défaut. Pour couronner le tout, même s’il accueillait des patients, l’approvisionnement en électricité dont il dispose ne suffirait pas à son fonctionnement. Pourtant les dirigeants d’Esso-Tchad se lavent les mains des plaintes de la population de Doba. Leur argument phare : c’est au gouvernement de s’en occuper, pas à eux. Le prélat se rend à l’évidence : il ne saurait être question d’une exploitation responsable du pétrole. Il estime que ce que la population traverse actuellement est bien pire que la colonisation.

Les sites d’extraction qui ont été ouverts depuis lors au Tchad ne sont plus exploités par Esso. Le président Déby a accordé la licence d’exploitation à la compagnie pétrolière chinoise CNPC. En plus des installations d’extraction implantées dans le Sud, la compagnie fait actuellement construire une raffinerie non loin de la capitale et a déjà mis en place les oléoducs qui y achemineront le pétrole. Mais avant tout, la CNPC correspond parfaitement aux plans de Déby. Contrairement à l’entreprise Esso, qui ne faisait pas de secret des sommes d’argent qu’elle versait au Tchad, la compagnie chinoise opère sans la moindre transparence. Ainsi le président, qui entame son quatrième mandat, peut disposer à sa guise des milliards que lui rapporte l’exploitation du pétrole.

Ruedi Küng a été durant de nombreuses années correspondant en Afrique pour la radio suisse et travaille désormais pour www.InfoAfrica.ch en tant qu’expert du continent africain.