altermondesArticle publié sur Sacsis.org et traduit de l’anglais vers le français par Elodie Labbé, traductrice pour Le loup Translations.

Par Saliem Fakir
La réforme agraire est de nouveau l’une des priorités du gouvernement sud-africain. Preuve que le plan de réforme des 17 dernières années est tacitement reconnu comme un échec. On peut y voir également les conséquences d’une insécurité alimentaire grandissante, les prix des denrées alimentaires étant toujours à la hausse.

Cette politique de réforme agraire sud-africaine n’est pas seulement une façon de compenser les pertes passées, c’est également une tentative de diversifier le secteur qui reste largement dominé par les fermiers blancs. Mais l’ouverture de l’espace agricole à de nouveaux agriculteurs a involontairement favorisé les plus grands exploitants.

Le résultat n’a pas été plus convaincant.

L’équilibre entre les petits et les grands exploitants agricoles est, pour plusieurs raisons, de prime importance. C’est ce qu’il nous faut à présent comprendre car c’est la manière dont nous gérerons cet équilibre qui déterminera la manière dont nous gérerons le défi de l’insécurité alimentaire.

L’insécurité alimentaire grandit en ce moment dans le monde entier et plus particulièrement en Afrique où l’agriculture n’a pas véritablement atteint les résultats escomptés, malgré l’énorme potentiel de l’agriculture pluviale et des cultures irriguées.

Quelques chiffres pour illustrer ce défi mondial : environ 925 millions de personnes sont sous-alimentées. Les pays en développement représentent 98 % de ce total, dont une majeure partie vit en Afrique sub-saharienne. Or, pour nourrir 1,4 milliard de personnes supplémentaires d’ici 2030 (soit une population mondiale de 9,1 milliards d’individus en 2050), il nous faudrait réaliser une augmentation de la production alimentaire mondiale de 50 %.

La course à l’alimentation de la population mondiale a donc commencé. La question demeure : qui sera le plus à même de satisfaire cette requête, petits ou grands exploitants agricoles ?

En termes d’économie de l’offre et de la demande, l’inflation du prix des denrées alimentaires engendre généralement une augmentation de la production, puisque des prix élevés incitent à davantage de plantation. Mais les bénéficiaires en sont surtout les gros exploitants agricoles et les exploitations agroindustrielles qui possèdent l’accès aux financements, une logistique bien établie et des liens solides avec le marché. Ils sont en général plus réactifs aux augmentations des prix des denrées alimentaires.

Il serait pourtant intéressant de se pencher sur le rôle joué par les petits propriétaires agricoles dans les pays en développement, et plus particulièrement en Afrique où les grandes exploitations industrielles ne se sont pas révélées aussi prometteuses que prévu.

Il existe traditionnellement un parti pris contre les petits exploitants. En Afrique du Sud, ils n’ont reçu que peu de soutien politique, subventions et autres financements à taux préférentiel. Cet apriori reste présent dans les mentalités malgré les modifications apportées à la politique agraire de 1994. Aujourd’hui encore, les petits exploitants sont perçus comme non-productifs et économiquement peu viables.

Un rapport publié par Oxfam et intitulé Who Will Feed the World? The Production Challenge[i], essaye de mettre fin à un certain nombre de croyances sur les exploitations familiales et les petits exploitants en général. L’article explique qu’au Vietnam et en Thaïlande, l’agriculture familiale est très productive, qu’elle représente une source de revenus suffisants et qu’elle apporte la sécurité alimentaire à de nombreuses populations rurales.

Les revenus des petites exploitations peuvent s’avérer bien plus profitables aux régions rurales que ceux des grandes exploitations étrangères ou orientées vers l’exportation : ils seront dépensés localement. Il ne s’agit plus alors seulement de faire diminuer le taux de chômage mais aussi de profiter à d’autres activités économiques locales. En Afrique cependant, une combinaison de différents facteurs maintient le parti pris en faveur des grandes exploitations.

Des pays disposant de fonds souverains importants comme la Chine et l’Arabie Saoudite, achètent de grandes portions de terre dont beaucoup sont situées en Afrique. Ils y cherchent une réponse aux besoins alimentaires de leurs populations grandissantes et à palier leur insécurité alimentaire. Ils ont tendance à favoriser les denrées alimentaires de base et les cultures de rendement à la fois rentables et nécessitant une faible charge de travail.

L’Afrique enregistre en ce moment le taux le plus bas de productivité agricole du monde. Dans ce contexte, le manque d’infrastructures, les vastes étendues géographiques et les conflits confortent le parti pris politique en faveur des grandes exploitations agricoles.

Les fermes industrielles sont souvent synonymes de plus grande productivité. Elles ont des avantages financiers par rapport aux petites exploitations : les investisseurs étrangers injectent des sommes importantes dans l’aménagement des routes, les plans d’irrigation, les sources d’énergie et créent de nouveaux liens commerciaux. Sans oublier que les grandes structures attirent par leurs promesses de beaucoup d’emplois et d’argent.

Au cours de la prochaine décennie, l’exode rural devrait doubler en Afrique du Sud. La demande en nourriture augmentera tandis que la main d’œuvre agricole pour labourer et moissonner les champs diminuera.

Les partisans du renouveau agricole en Afrique voient là un signe en faveur de la défense des grandes exploitations agricoles. Ils affirment que l’agriculture moderne – en termes de technologie, de marchés et de finances – favorise les grandes exploitations qui font de plus grandes économies d’échelle, sont plus productives, plus efficaces et représentent la seule réponse suffisamment rapide à la demande alimentaire grandissante.

Les opposants, quant à eux, soutiennent que ce modèle a tendance à favoriser les entreprises agroindustrielles. L’agriculture devient alors trop industrielle et moins à l’écoute des préoccupations des plus pauvres.

Les petits exploitants peuvent aussi être expropriés par le développement des grandes exploitations agricoles. Les gouvernements africains, en quête d’investissements étrangers, peuvent parfois accorder des concessions qui impliquent des déplacements de populations, soulevant ainsi, entre autres, la question du droit foncier qui passe alors à un second plan.

Les fonds souverains étrangers qui possèdent ces grandes étendues de terre peuvent aussi ébranler les objectifs de développement nationaux. Ces derniers ne sont pas forcément favorables aux pauvres, même s’ils génèrent des emplois.

Même si le Brésil a montré que les grandes exploitations agricoles orientées vers l’exportation (de culture de rendement comme le soja) peuvent stimuler les recettes en devises et augmenter ainsi les réserves du pays, il n’en est pas toujours vrai des fermes possédées par des fonds souverains étrangers (cela dépend de la façon dont les gouvernements établissent les conditions de rapatriement des capitaux sur les revenus). Accéder à la terre ne signifie donc pas toujours répartir les bénéfices localement et de façon conséquente.

Les pays en développement s’en tireraient parfois à meilleur compte avec des solutions à moindre mal. Des entreprises de grande distribution, comme des supermarchés, possèdent de solides chaînes d’approvisionnement et peuvent favoriser la production des petits exploitants. Ces entreprises sont plus enclines à produire des richesses localement que la vente inconditionnelle de terres à des exploitations étrangères.

Une entreprise de distribution poussée vers une démarche de soutien des plus démunis peut s’assurer que les contrats préservent l’identité des petites exploitations africaines. Cela permettrait également de transformer la production de cultures de base vers des cultures à forte valeur. Ces entreprises apporteraient une stabilité financière à travers des contrats de longue durée.

Les grandes exploitations agricoles sont parfois justifiées quand les récoltes ont une courte durée de conservation, nécessitent de bonnes conditions de stockage et des infrastructures qui permettent le transport rapide vers les marchés étrangers. Les grandes exploitations mécanisées sont aussi probablement plus adaptées à des régions où la main d’œuvre est absente.

Aujourd’hui pourtant, cinq millions de petites exploitations permettent de nourrir deux milliards d’individus et représentent une part importante du système agricole. Mais la plupart d’entre elles (environ 60 %) produisent seulement assez pour subvenir à leurs propres besoins et doivent parfois acheter des denrées alimentaires complémentaires.

L’article d’Oxfam appelle à une diversité agricole en insistant sur le fait que les petites exploitations peuvent largement améliorer et valoriser l’économie rurale africaine, lorsque des politiques et des mesures de soutien adéquates sont mises en place. Etonnement pourtant, ce document ne parle que très peu des coopératives ou des fermes de propriété publique.

Une approche pragmatique du sujet serait nécessaire. Ce n’est plus, comme de nombreuses études ont voulu le démontrer, un simple problème de choix entre l’une ou l’autre des deux options. Les petites exploitations peuvent générer bien plus qu’une simple activité économique dans les régions rurales, elles peuvent aussi jouer un rôle de protection du capital social. Les grands propriétaires qui voient l’agriculture comme une possibilité d’investissement ne sont pas près de changer leur approche pour préserver un mode de vie.

Fakir est un écrivain indépendant basé à Cape Town.

Lire plus d’articles de Saliem Fakir.

Source : « The South African Civil Society Information Service » (www.sacsis.org.za). Pour plus d’informations, reportez-vous à Politique sur les droits d’auteur.